Notre Patrimoine Polaire
Textes de Marc Givry, photographies de Christian Morel
Description
Notre Patrimoine Polaire dresse un portrait de fond, humain et novateur, de la science en régions polaires. Témoignage unique sur la grande aventure de l'Année Polaire Internationale, il est l'héritage d'une campagne d'images de deux années et quatorze missions aux confins de la planète. 25X21 cm, 366 pages. Volume épuisé
Extrait
"....On peut penser à Jean Malaurie connu pour son œuvre écrite sur les Inuits mais dont on ignore souvent qu'il est aussi un grand photographe. Dans son livre L'appel du Nord qui présente 300 de ses plus belles images, il écrit ceci :
"Pourquoi écrire, pourquoi photographier ? Question complexe à laquelle on hésite toujours à répondre : par énergie vitale, pour mieux vivre. Se refuser à écrire (ou à photographier, la photographie étant une écriture) serait comme se refuser à se lever le matin".
De nos jours le photographe professionnel a disparu du personnel officiel des expéditions scientifiques, tout comme le dessinateur ou le peintre avaient disparu avant lui.
Et dans les milieux scientifiques polaires, on ne rencontre plus guère, comme photographe officiel, que l'envoyé spécial du service communication chargé de faire les images qui serviront au rapport annuel ou au site Internet de l'institution.
Mais en limitant le domaine de la photographie au champ de la communication, on oublie que le regard du photographe peut être un remarquable révélateur et sans doute aussi un merveilleux fixateur.
Révéler la recherche scientifique en milieux polaires, fixer une Année Polaire Internationale, telle était la mission photographique de Christian Morel pour Notre Patrimoine Polaire, tel est le propos de ce livre...."

"....Mer, façon de parler : pour un marin il s'agirait plus d'une banquise fracassée que d'une mer ouverte. Hommes, façon de parler aussi : il s'agit en fait d'un homme et d'une femme, il s'appelle Feiyue Wang, elle s'appelle Amanda Chaulk.
Ce ne sont pas des prisonniers sur un bagne flottant que l'on aurait punis en les mettant en quarantaine. Bien que la porte de la cage soit ouverte, ils ne sont pas non plus en train de quitter le navire. Non tout simplement, ils recueillent de l'eau de mer et de la jeune glace.
Pour cela ils ont choisis avec soin les couleurs de leurs vêtements : au milieu d'un camaïeu de blanc et de gris, l'orange des combinaisons, le jaune et le vert des casques, la petite pointe de bleu d'une paire de gant sont du plus bel effet.
Ce que l'on ne voit pas sur la photo, c'est qu'ils sont accrochés à un brise glace de recherche rouge qui s'appelle Amundsen et qui est dans un golfe qui s'appelle lui aussi Amundsen. Un double hommage à Roald Amundsen qui en 1898 participera au premier hivernage en Antarctique avec Adrien de Gerlache sur la Belgica, et réussira le premier passage du Nord-Ouest en 1905 avec le Gjoa.
Par la suite il atteindra le pôle Sud en 1911, survolera le pôle Nord en dirigeable avec Umberto Nobile sur le Norge en 1926 et disparaîtra en 1928 en allant porter secours aux naufragés du dirigeable l'Italia vers le nord du Spitzberg.
Sur l'Amundsen dans le golfe d'Amundsen, et sans doute impressionnés par ce double parrainage, Feiyue Wang et Amanda Chaulk se préoccupent du mercure, un contaminant neurotoxique, dont les taux de concentration très élevés relevés dans les mammifères marins de l’Arctique soulèvent de vives inquiétudes.
D'autres à bord recherchent les organismes microscopiques qui se développent dans la glace de mer, le plancton qui vit dans la colonne d’eau et les organismes benthiques qui vivent au fond de la mer. D'autres ailleurs comptent les oiseaux et les mammifères marins.
D'autres encore immergent des hydrophones pour écouter le chant des baleines grises, le tapotement des morses ou les trilles des phoques barbus. Un peu partout aussi on mesure des températures, des conductivités, des densités, des transparences, on prélève, on récolte, on échantillonne, on étiquette, on analyse et on structure de précieuses données.
Et de toutes ces activités éminemment scientifiques, je ne retiens en fait qu'une chose : depuis bien longtemps, et pour longtemps encore j'espère, la mer, même glacée, est un fantastique milieu de vie...".

"...Mais si on a pu parler d'une quatrième Année Polaire Internationale, c'est qu'il y en avait eu trois avant et il n'est peut être pas inintéressant de se pencher sur cette histoire.
1882-1883 La première Année Polaire Internationale
Notre histoire commence à la fin du XIXème siècle. C'est en effet en 1874-1875 pour la traversée de Vénus dans le plan méridien, que la France, l'Allemagne, le Royaume-Uni et les États-Unis commencent à se coordonner pour installer 8 observatoires dans les régions subantarctiques.
La coopération polaire internationale a commencé là sous de bons auspices. Le "Passage de Vénus" en fut donc la cause, Vénus, la déesse de l'amour, de la séduction et de la beauté. Pourtant à cette époque, Mars, le Dieu de la Guerre n'était pas loin non plus. La France sortait d'un conflit avec l'Allemagne et la première guerre mondiale se profilait à l'horizon.
Mais les vertus de Vénus surent imposer ici l'idée d'une coopération internationale pour coordonner les recherches, aussi bien en Arctique qu'en Antarctique, et le principe d'une Année Polaire Internationale fut lancé à cette époque par Carl Weyprecht.
Dans les milieux polaires, Carl Weyprecht n'était pas n'importe qui. Avec Julius von Payer, il avait co-dirigé l'Expédition austro-hongroise au pôle Nord de 1872-1874. Ensemble ils avaient découvert l'Archipel François-Joseph dans l'océan Arctique puis ils avaient abandonné leur navire d'expédition, l'Amiral Tegetthof pris dans les glaces, pour revenir en Novaya Zemlya où une goélette russe les avait récupérés.
De cette épopée, l'écrivain autrichien Christoph Ransmayr a fait en 1984 un roman captivant "Les effrois de la glace et des ténèbres". Il faut avouer que Carl Weyprecht est un personnage fascinant capable d'écrire : "Pour qui s'intéresse à la capacité créatrice de la nature, le froid n'est pas si rigoureux qu'il soit insupportable, ni la longue nuit si longue qu'elle ne touche un jour à sa fin. Néanmoins seul ressent l'ennui celui qui le porte en lui et n'est pas en état de trouver l'occupation qui empêche l'esprit de se créer sa propre misère dans la rumination".
A son retour Carl Weyprecht publia en 1876 à Vienne Les Expéditions de l'avenir au pôle Nord et leurs résultats assurés, puis il fut, comme nous l'avons indiqué, l'inspirateur
de la première Année Polaire Internationale de 1882-1883. Malheureusement Carl Weyprecht ne connut pas cette année car il fut emporté par la tuberculose en 1881..."
