Lévitation polaire

Textes de Marc Givry, photographies de Christian Morel

Editions Marc Givry Architecte, Collection Polaire 16/18 2022 ISBN : 978-2-9581419-1-2

Description

Ce livre est la restitution d'une résidence d'artiste à Qikitarjuaq au Nunavut, dans le nord du Canada, où le photographe a mené un travail éclairant avec les Inuits du village sur le thème de la banquise d'aujourd'hui, fascinante et fragile, la vie qu'elle procure aux hommes, l'amour qu'ils lui portent.

Extrait

"...Enfin une image glamour. Sans doute la publicité d'un nouveau vernis à ongle. La suite d'une longue histoire.

En effet le vernis à ongle aurait été inventé par les Chinois vers 3000 av. J.-C., mais les japonais et les italiens pensent qu'ils ont été les premiers à l'utiliser. En tout cas chez les Égyptiens la reine Néfertiti, l'épouse d'Akhenaton, colorait en rouge rubis ses ongles de mains et de pieds. Cléopâtre préférait, quant à elle, une teinte rouille intense. Les femmes de rang inférieur qui coloraient leurs ongles n'étaient autorisées qu'à utiliser des teintes pâles, et aucune femme n'osait afficher la palette de couleurs utilisée par le roi ou la reine.

Pour voir le rouge à ongle démocratisé, il faudra attendre les années 1920. A cette époque, la peinture automobile inspirera la création de laques de couleur pour les ongles et le premier vernis moderne sera inventé en 1932 par Charles Revson et commercialisé sous le nom de Revlon. Depuis le rouge fait fureur et la presse spécialisée nous indique que s’il y a une couleur de vernis à avoir, c’est incontestablement le rouge. Intemporelle, élégante et raffinée, cette teinte se marie avec toutes les tenues. 

Encore, faut-il bien choisir son rouge : "rubis", "cerise", "passion", "intense" ? Maintenant les fabricants vous offrent en guise de couleur des "récits de vie" si possible américanisés du type : "Emmy, have you seen Oscar?" ou "Suzi Calls the Paparazzi".

Mais comme récit de vie, notre photographe avait une toute autre idée : "Ceux qui n’ont ni motoneige, ni 4x4, ni chiens, ni quad, vont à pied". Et pour lui cette photo aurait du s'appeler "Migrations".

Il m'a expliqué en effet que si depuis 5000 ans on avait pris des photos de cette banquise à intervalle régulier et qu'on les passait en accéléré (dans le jargon des photographes on parlerait de "time lapse") on verrait sans arrêt des gens se déplacer. Cette image est donc un hommage, poétique et glacé, à tous ces pieds inconnus qui ont foulé la banquise.

Mais comme moi, je pense que vous avez été sensibles à la nudité de ces pieds aux ongles si bien vernis. Vous le serez encore plus lorsque je vous aurai dit que la température était, lorsque la photo a été prise, de ‑21.9°C, pour ne pas dire ‑22°C (vous admirerez la précision au dixième de degré prés, mais parfois sur la banquise, un dixième de degré ça compte).

Peut-être penserez vous aussi aux va-nu-pieds, "ces petits sauvages qui ont de tout temps battu le pavé de Paris" que décrivaient Victor Hugo. Va-nu-pieds, une expression qui date de 1639, lorsque l'imposition de la gabelle dans le Contentin déclencha la révolte des Nuds-Pieds.

Pour ne rien vous cacher, notre va-nu-pieds, notre "top model", plutôt notre "foot model" s'appelle Lindsay Joy Evaloojuq, et vous la reverrez si vous n'abandonnez pas la lecture de ce livre. Nous étions le 21 mars 2016 à 15h51..."

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"...J'ai cherché l'origine de ce Broughton qui n'est manifestement pas un nom couleur locale. Ce nom a été donné en 1818 par John Ross qui, revenant du nord du Groenland où il venait de découvrir les Inuits de Thulé, honora en redescendant le long du détroit de Davis tout ce que l'Angleterre pouvait compter de personnalités navales ou politiques. 

Et là ce fut Broughton, sans doute Robert William Broughton qui avait participé à la fin du XVIIIeme siècle à l'expédition de Georges Vancouver et donné son nom en 1790 à un ensemble d'îles à l'embouchure du fleuve Columbia. Quand on a déjà un archipel à son nom dans la partie nord-ouest de l'Amérique du Nord, une île en plus dans la partie nord-est ne peut que faire du bien à l'ego. Surtout quand en 1818 on est encore vivant. En effet notre Robert William Broughton ne décédera qu'en 1821, curieusement à Florence et pas dans son Gloucester natal. Mais comme chacun sait, les anglais aiment tout particulièrement voyager.

Bien sûr à l'époque, il y avait déjà d'autres voyageurs dans le secteur, disons des "natifs". On estime en effet que l'occupation de l'arctique a commencé vers 5000 av. J.-C. par des migrations en provenance de la Sibérie Orientale à travers le détroit de Béring. Les spécialistes, avisés et pointus comme les silex ou les pointes en os qu'ils découvrent, distinguent plusieurs périodes et cultures : le Denbigh, le Saqqaq, l'Independence I et II, le Pré-Dorset puis le Dorset et enfin la culture de Thulé..."